Entretien Revue & Corrigée
Claire Serres par Delphine Dora
Dans le paysage des musiques expérimentales, souvent dominé par la technicité et la rationalisation conceptuelle, la voix de Claire Serres fait figure d’anomalie fertile. Le corps, à rebours de l’histoire des musiques expérimentales souvent marquée par une abstraction désincarnée, est ici central. Formée aussi par les arts performatifs, la danse contemporaine et par des rencontres déterminantes comme Olga Mesa, La Ribot, Simone Forti, Claire Serres revendique un art où le geste, la respiration, la sensualité sont constitutifs du son. Elle se nourrit de pratiques somatiques inspirées et du travail d’écoute profonde de Pauline Oliveros, qui élargissent l’écoute et reconnectent la voix à l’écosystème.
Héritière également des explorations vocales de Meredith Monk, Joan La Barbara, Maja Ratkje ou Natacha Muslera, elle reprend à son compte cette histoire tout en la déplaçant vers un champ résolument collectif et féministe. Chez Claire Serres, cette filiation est vivante et incarnée : sa pratique déplace ces héritages vers une recherche collective, sororale et militante, où la voix devient outil de résistance et d’enchantement, autant que territoire partagé, puissance archaïque et politique, qui relie le corps au vivant.
Formée à la HEAR à Strasbourg, Claire Serres a rapidement choisi de déjouer les hiérarchies académiques de l’art sonore : au sein du groupe Phonon, composé exclusivement de jeunes étudiantes non-musiciennes, elle déconstruit la technicité imposée par le champ sonore pour réinventer un rapport intuitif, charnel et communautaire à l’écoute. Le micro, qu’elle explore avec intensité, devient alors une extension du corps : un révélateur de souffle, de pulsation, de fluides intimes
Depuis 2020, Chœur Sirène incarne ce geste collectif. Chaque semaine à Bagnolet, des voix de tous âges s’y rassemblent et se cherchent. Le chœur devient communauté, laboratoire de sororité où se fabrique une écologie de la voix. Chez Claire Serres, la voix est sorcellerie sonore : respirer ensemble, vibrer ensemble, vocaliser ensemble, c’est résister à la fragmentation du monde.
Son féminisme est intersectionnel et révolutionnaire se vit dans l’art, dans la communauté, dans le rapport au vivant. Claire Serres compose moins des œuvres closes que des espaces ouverts, des rituels collectifs où l’on se ré-accorde les un·es aux autres. Dans un milieu encore marqué par les hiérarchies de la technique et les violences sexistes, Claire Serres revendique un art vocal ancré dans le corps et dans la communauté. Ses sirènes ne chantent pas pour séduire mais pour résister, se relier, transformer l’espace. Entre sorcellerie et dimension politique, improvisation et mythologie, sa pratique redonne à l’art sonore une dimension archaïque, collective et magique.
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